Dans la Stub avec… Michelle Lazzarotto et Jean-Claude Keller

Michelle Lazzarotto et Jean-Claude Keller, conteurs bénévoles à l’Écomusée d’Alsace depuis huit ans, nous livrent les histoires qu’ils préfèrent et qu’ils sélectionnent pour vous faire voyager, tout au long de l’année.

Michelle, Jean-Claude, il me semble que vous êtes à l’origine de la corporation des conteurs de l’Écomusée d’Alsace. Comment avez-vous été amenés à la créer ?

Jean-Claude : Il y a eu deux étapes, au moins. Il y a 10 ou 15 ans, j’assistais à des séances de contes au musée, à la période de Noël. J’y ai ensuite été intégré, via le festival Rätscherei, et ces moments ont pris de plus en plus d’ampleur. J’encadrais aussi des formations à l’Université Populaire et, en fin de formation, je proposais aux stagiaires de faire une expérience en venant conter à l’Écomusée d’Alsace. Nous nous sommes ainsi retrouvés à plusieurs pour créer la corporation, par la suite.

Michelle : Par passion ! Le musée est un endroit magnifique pour conter, les histoires y prennent vie. J’ai rencontré Jean-Claude à l’Écomusée d’Alsace, lors d’une saison de Noël, par le biais de son frère. Je lui avais dit que je n’oserais jamais participer, et il a insisté pour que j’aille à l’une de ses formations. Grâce à lui, le chemin du conte s’est ouvert à moi et je l’en remercie infiniment ! Aujourd’hui, nous sommes une douzaine de conteurs à intervenir régulièrement à l’Écomusée d’Alsace.

Jean-Claude : Oui, certains ont une pratique plus ancienne et font même des spectacles à l’extérieur. D’autres ont rejoint la corporation plus récemment et sont encore en formation.


Justement, pensez-vous que chacun peut devenir conteur et, si oui, comment procédez-vous pour former les nouveaux ?

Michelle : On en forme, avec plus ou moins de succès. C’est compliqué, car le conte nous fait chercher au plus profond de nous-même et nous remue. Nos formations ne sont pas aussi puissantes que les stages que l’on peut faire avec de grands conteurs, comme Abbi Patrix par exemple. Si les personnes ne viennent pas d’elles-mêmes sur ce chemin, elles vont se limiter et ne pas progresser. Le lâcher-prise ne marche pas pour tout le monde !

Jean-Claude : Chacun peut raconter une histoire, ça n’en fait pas un conteur pour autant. Il faut tout d’abord avoir une passion pour le conte, du temps aussi, et qu’on se donne les moyens pour le devenir.


Alors qu’est-ce qu’un bon conteur, pour vous ?

Michelle : C’est quelqu’un qui sait emmener son public. Le conteur n’a que la parole, pas de mise en scène comme au théâtre. Il sait donc aussi faire voir son conte à ceux qui l’écoutent.

Jean-Claude : C’est la première fois qu’on me pose cette question ! D’abord, je parlerais du plan technique car un bon conteur ne pense pas à son récit pendant qu’il narre. Il maîtrise suffisamment son conte pour pouvoir faire passer un message ou des images. Quand le bon conteur parle, l’autre entend et se reconstruit. Un jour, quelqu’un m’a dit : « J’ai suivi votre histoire comme un film ». À travers mes mots, il a donc pu se créer des images qui lui ont permis de voir son propre conte. Ensuite, c’est aussi quelqu’un qui est à l’aise devant son public et qui aime ce qu’il fait.


Comment choisissez-vous les histoires narrées à l’Écomusée d’Alsace ? Les animations prévues dans la programmation du site sont-elles une source d’inspiration ?

Michelle : Nous choisissons les contes essentiellement dans le répertoire alsacien. Quand on est conteur, on est toujours aux aguets de nouvelles histoires par l’écoute du spectacle, le biais de livres, une promenade, une personne rencontrée... Quand cela nous parle, nous l’utilisons. La programmation du musée influence nos choix de façon certaine : nous les adaptons selon les fêtes de la nature et de la gastronomie, les arts du feu avec des récits autour des dragons et des vouivres... En général, nous travaillons sur une thématique à l’année pour nos week-ends de contes, que nous accommodons en fonction du programme du musée. Cela nous demande beaucoup de travail personnel de recherche pour pouvoir rendre un conte vivant.

Jean-Claude : Mon approche est différente, car cela fait 25 ans que je suis dans ce domaine. Je lis des livres de contes, et j’ai l’impression que certains m’appellent ou m’attirent. Ceux-là, je les aime, les travaille, les étudie et me les approprie. Ce sont ces récits que je mets à mon répertoire. Selon la thématique, je pioche ainsi ceux qui vont correspondre. Il y a un lien fort entre le texte et le conteur. C’est aussi pour ça que lorsque nous narrons une histoire que nous aimons, nous finissons par la vivre personnellement et, du coup, cela nécessite une maîtrise pour entrer dans le côté émotionnel.

À l’occasion de l’événement « Croyances & Superstitions en Alsace », qu’allez-vous mettre en avant ? Est-ce adapté aux petits ?

Jean-Claude : Pour la Toussaint, c’est la croyance populaire qui dit qu’il y a un lien entre le monde des vivants et celui de ceux qui nous ont quittés, et que le passage de l’un à l’autre est possible pendant cette période. Souvent, pendant ces temps de conte où je parle de revenants, de diable, de personnes qui nous ont quittés et qui nous apparaissent, j’ai mon joker qui touche les gens. C’est le livret « Der Geistliche Schild », qui signifie « le bouclier spirituel », très connu en Alsace. Il permet de se protéger des sorts jetés, mais aussi d’en jeter… Je raconte beaucoup de choses qui se passent ou qui sont censées s’être passées au sein du musée, du moins dans les maisons qui font partie du site, comme celle de Sternenberg. Je parle aussi des lieux d’où elles proviennent.

Michelle : De mon côté, je parle de cette période où les défunts viennent dans le monde des vivants. Je parle aussi d’histoires de nains, de fées, de sorcières, de géants… je fais toujours un lien entre les bâtiments du musée et les histoires que je raconte, et je transpose même parfois les contes au sein du musée, quand je le peux. Nous adaptons toujours les récits au public que l’on a en face de nous, et les enfants sont donc invités à venir nous écouter !

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans ces moments de partage ?

Jean-Claude : Pour moi, c’est déjà de voir la fascination des gens qui sont en face de nous. L’écoute, le plaisir, les yeux qui brillent, les étoiles… c’est le côté visuel, le côté affectif qui nous touche. Je sais aussi que lorsque je conte, je manipule une parole que j’appellerais créatrice. Une parole qui émeut aussi les gens, car les contes véhiculent un système de pensée très profond, une sagesse de l’humanité qui, forcément, se retrouve d’une façon ou d’une autre chez les personnes qui sont en face de nous. J’ai pu voir des gens éclater en sanglots car l’histoire représentait leur vie. D’autres m’ont remercié car ça leur permettait de franchir un pas. Quand on parle de contes, on dit souvent que ce sont des récits initiatiques, faits pour nourrir la vie et faits pour grandir. C’est aussi surtout pour cela que je pratique cette spécialité. Un enfant de 5 ans m’a dit, un jour : « Tu as de la chance : pour toi, le conte, c’est un métier déguisé en bonheur ». Oui, c’est ce qui me passionne et me fait plaisir.

Michelle : Je rejoins les idées de Jean-Claude car lorsque je conte, la réussite passe par l’émotion qui se dégage des personnes, les échanges que nous avons : un regard, un geste, un sourire, des éclats de rire… C’est aussi les échanges que l’on a à la fin des séances, car les visiteurs viennent nous voir et une discussion s’engage. Beaucoup de gens viennent en se disant qu’ils vont écouter, et ils ressortent avec une autre image du conte. Les initier à cette découverte, c’est important. Et quand les regards brillent à la fin d’une séance, nous savons que nous avons réussi ! Un jour, un enfant de 8-10 ans m’a demandé si j’étais folle. Je lui ai dit que j’étais une conteuse, et il m’a répondu « Quand je serai grand, je serai conteur, comme toi ».

Pour finir sur une note de poésie, quel est votre conte préféré ?

Jean-Claude : Sur 300, il faut que j’en choisisse un seul ?! L’un de mes contes source est « La mère des contes ». Je l’ai trouvé dans un livre d’Henri Gougaud, meilleur conteur français à l’heure actuelle. Ce récit narre l’origine des contes. Je le présente souvent en début de spectacle. Il reste pour moi très fort, d’autant que c’est le premier que j’ai présenté devant un public, sur une scène.

Michelle : Le premier qui me vient à l’esprit, c’est « La chair de la langue », un conte oriental. Je l’ai beaucoup aimé ; il traite de l’amour que doivent se transmettre deux personnes en se parlant, en se transmettant des choses. Il faudrait que je le raconte pour en parler plus en détails ! Il représente la puissance de cet organe que l’on utilise pour conter. Et, à travers nos histoires, je pense que nous transmettons aussi beaucoup d’amour aux visiteurs.

 

  

© Crédit photo - Ecomusée d'Alsace

 

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